Le Premier ministre hongrois, M. Orban, est de plus en plus connu pour certains choix opérés par son gouvernement, qui suscitent des réactions très mitigées, impliquant la restriction de la liberté d’expression, liberté religieuse, liberté d’association, les droits des minorités et des migrants, et une restriction de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Le Parlement européen, dans une résolution récente, a exprimé son opposition, car si dans le corps de l’Europe se développe un esprit aussi gravement préjudiciable aux principes démocratiques que nous avons partagés et vécus (malgré toutes les lacunes) ces dernières décennies, l’idée même de l’Europe risque d’être compromise.  Les résultats des élections suédoises, au cours desquelles des impulsions xénophobes et souveraines similaires à celles d’autres pays européens émergent fortement, ont contribué à cette conviction.

Le vent semble souffler fort dans la direction d’un bouleversement de notre continent, non seulement des institutions que nous avons laborieusement construites, mais aussi de l’esprit de collaboration, de l’engagement à rendre plus solidaires des communautés ayant des histoires très différentes et un passé de conflits, qui avaient partagé l’idée de s’engager sur une voie commune. Il est inquiétant de constater que, face à des défis mondiaux qui exigeraient une action généreuse et concertée, une politique économique équilibrée et une politique étrangère commune, les pays européens sont traversés par un besoin toujours plus grand de défendre des intérêts partiels et par une intolérance croissante des règles établies au niveau communautaire. Pour beaucoup, l’Europe est désormais un adversaire à combattre, un frein à la croissance des différents pays, un obstacle au développement des libertés. Si ce sentiment devait finalement prévaloir, la Communauté européenne aurait pris fin.

La perte des liens de solidarité, à l’exception de ceux qui, au sein de groupes sociaux, cultivent les mêmes croyances ou intérêts, est un fait qui apparaît assez évident et qui fausse les mécanismes mêmes de la démocratie, qui par nature est inclusive, parce qu’elle est fondée sur la confrontation dialectique, et suppose donc le respect des idées et des personnes, quels qu’elles soient. De plus en plus, le jeu démocratique prévoit l’identification d’un ennemi à anéantir parce qu’il est considéré comme la cause des maux sociaux dont nous souffrons (avec pour corollaire le dénigrement, la faute à sens unique, la mystification de la réalité, le langage débridé). Bien que je ne sois pas de ceux qui pensent que des attitudes ouvertement racistes se manifestent dans la société italienne (sauf dans certaines franges qui sont actuellement marginales), je suis néanmoins convaincu que par ce style délibérément querelleur d’une partie importante de la classe politique, se propagent des formes subtiles d’intolérance et de mépris de l’autre, recouvertes de raisons apparemment convaincantes, et que celles-ci peuvent être l’antichambre de modèles institutionnels autoritaires qui portent atteinte à la dignité des personnes.

Il faut être vigilant, même s’il n’est pas anxieux, car dans ce pays, comme dans la plupart des pays d’Europe, il y a une réserve de personnes, de groupes sociaux, de communautés, qui ressentent la forte valeur de solidarité, de collaboration, d’innovation, de créativité, même si leurs voix sont maintenant couvertes d’autres beaucoup plus fortes et persuasives. L’Italie et l’Europe ont besoin d’autres récits pour montrer clairement qu’il existe une alternative aux initiatives perturbatrices et aux raccourcis illusoires, qui peuvent être construits non pas sur les ruines du passé, mais par un processus qui valorise ce qui a été fait et qui renouvelle en profondeur les institutions et les politiques qui se sont avérées inadéquates. Il est nécessaire de regarder clairement la complexité du monde dans lequel nous vivons, en mettant en jeu des compétences et une intelligence critique pour donner des réponses qui non seulement servent à recueillir des consensus aujourd’hui, mais qui se mesurent aux grands défis mondiaux (du travail, de l’économie, de l’environnement, des relations internationales, de la justice sociale, des migrations).

 Nous avons certainement besoin d’un saut qualitatif dans la politique italienne, ainsi que dans la politique européenne, ce que nous ne voyons pas aujourd’hui. Vous devrez probablement traverser un long désert, car les classes politiques qui ont régné ces dernières années sont maintenant sans voix face aux grands changements. La crise du Parti démocrate est emblématique à cet égard, et il est triste de voir un débat interne qui ne sait pas comment sortir des schémas usés et peu concluants, une pauvreté d’analyse, la modestie des projets et des perspectives politiques. Je suis convaincu que ce ne sont pas ces acteurs qui changeront la réalité, mais les expressions les plus conscientes du monde du travail, des entreprises, des nombreuses formes d’association et de coopération qui, aujourd’hui de manière dispersée, mais demain avec l’union des efforts et des stratégies, pourront identifier de nouveaux modèles d’intégration, composant des instances diverses, sous des formes également durables pour l’avenir. Il est temps de remettre au centre les compétences et les savoir-faire, souvent bafoués aujourd’hui, le désir de travailler vers des objectifs communs et grands (et l’Europe est un grand test), le courage d’aller à contre-courant. Le chantier est ouvert, les concepteurs et les ouvriers qui veulent se salir les mains sont nécessaires.

Traduit de l’italien par Philippe Ledouble