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Nous sommes tous conscients que nous vivons des temps d’une intensité historique extraordinaire : les attentats un peu partout dans le monde, la montée des fanatismes, la remise en cause de certains libertés fondamentales dans des pays démocratiques posent question. Si nous avons décidé de participer à cette réunion du groupe de travail, c’est que nous avons conscience que mieux comprendre l’histoire ou les histoires permet au citoyens des sociétés démocratiques de se prémunir contre le manichéisme & les manipulations ainsi qu’approfondir le vivre ensemble. Pour cela, nous croyons qu’une approche en multiperspectivité est indispensable pour mieux connaître & mieux comprendre celles & ceux avec qui nous partageons l’espace commun.

 

Lors de cette réunion du groupe de travail, nous avons dialogué avec M. Jean-Philippe Restoueix qui nous a présenté un aspect méconnu & pourtant si important qui différencie les cultures d’Europe occidentale & d’Europe orientale. Nous avons également étudié le document de Jean-Claude Gonon afin d’en extraire ce qui constitue l’essence de la multiperspectivité. Nous avons évoqué notre plan de travail en incluant les différentes contributions, les relations avec le Conseil de l’Europe, les modalités de notre travail.

M. Restoueix a commencé par nous déplacer en nous demandant qui connaissait Michel Ange. Tout le monde a levé la main. Qui connait Sinan? Aucune main ne se lève. Pourtant, Sinan est un architecte contemporain de Michel Ange, référence culturelle majeure en Turquie. Il a inventé un style architectural qui se retrouve dans nombre de mosquées en Turquie, d’Istanbul à Edirne & Bursa. Par cet exemple, il nous montre que les héritages byzantin & ottoman ne sont pas du tout pris en compte dans l’historiographie européenne vue d’occident. Quelques exemples de notre rapport à l’Histoire sur la courte durée ou sur la très longue durée nous permettent aussi de tracer des perspectives. La coutume de l’enfant unique en Limousin s’enracine dans l’obligation héritée de la Révolution Française de partager les biens familiaux entre les enfants et la nécessité locale de préserver les propriétés foncières. Un autre exemple concerne le culte orthodoxe qui a été figé en 787 au Concile de Nicée : impossible d’y déroger.

De la même façon, nous devons comprendre qu’une partie de l’histoire de l’Europe est occultée à l’ouest, celle qui a trait à l’histoire de Byzance & de l’Empire Ottoman. L’Histoire de l’Europe est trop souvent vue depuis le point de vue occidental.

Deux points fondamentaux éclairent la mauvaise compréhension entre l’ouest & l’est de l’Europe : le césaro-papisme & le rapport à l’image.

L’Empereur byzantin a une fonction importante de rassembler les peuples & les églises. La 4° croisade est un point d’achoppement majeur entre l’orient européen et l’occident européen. La razzia perpétrée par les Vénitiens sur le territoire de l’Empire romain d’orient a fait dire à certains « Le Turban du Turc plutôt que la mitre du pape ». Dans l’Empire byzantin, il n’y a pas de séparation de l’Eglise & de l’Etat. L’Eglise orthodoxe est garante de l’unité nationale. Cela explique pourquoi elle ne paye pas d’impôts en Grèce ainsi que les relations entre l’Eglise orthodoxe russe et le pouvoir politique en Russie.

Le rapport à l’image est très différent en orient européen & en occident européen. Cette question nous ramène à la querelle des iconoclastes aux VIII° & IX° siècles. La divinité du Christ ne peut pas être emprisonnée dans une image. Par conséquent il faut détruire les images. Voilà ce que pensent les icônoclastes. Les icônodoules pensent eux que l’icône est la présence même du Christ. de ce fait, il faut vénérer les icônes comme représentation de la divinité. Après plusieurs décrets de destructions & restaurations des icônes elles ont été définitivement établies comme vénérables par l’Impératrice Théodora à la fin du IX° siècle. Ce culte aux icônes traduit un rapport au sacré. Or, dans ce contexte, l’image garde la mémoire de la sacralité. Oleg Arbore, conservateur au musée du Louvre, rappelle dans « l’image en terre d’Islam » qu’il y a eu très peu de destructions d’images sacrées dans le monde musulman.

Il faut accepter la pluriperspectivité non comme une somme des romans nationaux mais écrire une histoire polyphonique, en mêlant les perspectives des maîtres & des esclaves, des vainqueurs & des vaincus, des majorités & des majorités, etc…

La transversalité des cultures demande un décentrage de l’histoire de l’Occident qui justifie l’Occident. Le récit historique ne peut plus être un récit universel justifiant le pouvoir de l’Occident. L’enjeu de la question des représentations est le suivant : on ne voit pas le monde de la même manière parce que nos rapports à l’image ne sont pas les mêmes. Ce n’est pas grave mais il faut que nous en soyons conscients.  En terme éducatif les questions suivantes doivent se poser : que veut dire l’image? quel est mon rapport à l’image? qu’est-ce qui peut être dévoilé? caché?

Quatre points de conclusion :

1) le travail historique doit être fondé sur des valeurs. Par exemple, le monde vu par les nazis doit-il être exposé? Ces valeurs fondamentales sont celles du Conseil de l’Europe que l’on peut résumer sur deux piliers : tous les êtres humains sont égaux en dignité & end droits ; tu ne feras pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’autrui te fasse.

2) l’histoire jusqu’ici a été très centrée sur les nations. Il faudrait recentrer l’histoire sur l’Homme, enraciné dans les nations certes, mais surtout dans son rapport au monde. Comment les pays pourraient-ils relire leur roman national?

3) Il faudrait mettre en valeur ce qui est permanent dans les histoires. Abi Warburg (Hambourg - Londres), dont l’histoire est authentiquement romanesque, a écrit un Atlas de l’histoire de l’art. Il y met en valeur les gestuaires & leur permanence à travers les siècles & les continents. Georges Didier Hubermann est un héritier important de son travail. Comment alors éduquer à l’image, à son histoire, aux rapports que les Hommes ont entretenu avec elle ?

4) Les OING sont un lieu privilégié de cette exploration que les Etats ne peuvent pas parcourir parce qu’ils sont bloqués dans leur romans nationaux. Les OING peuvent ouvrir & prendre en compte un maximum d’éléments. Elles peuvent énoncer un discours titubant, hésitant, fragile … cela s’appelle la poésie.

 

Les questions qui ont été posées ensuite ont repris des thèmes développés ci-dessus par M. Restoueix.

S’est posée la question d’une narration européenne & celle d’une narration mondiale.

L’Histoire s’est constitué en science au moment où se constituaient les nationalités. La vision du roman national est plutôt récente & de ce fait devrait être facile à déconstruire.

Les mouvements migratoires de ce monde oriental rendent éminemment actuel cet exposé.

Il y a un grand enjeu, celui de l’enseignement du fait religieux. La religion s’inscrit dans notre réflexion, indépendamment du fait que l’on soit croyant ou non.

Le roman national a eu son utilité. Attention, déconstruire le roman national c’est aussi le légitimer : il a eu son utilité mais est construit sur des mensonges, des oublis, des interprétations, etc…

Par exemple décret Crémieux, donnant la nationalité française aux juifs d’Afrique du Nord, est vécu comme une libération par certains alors que d’autres, en particulier les musulmans d’Afrique du Nord, le voient comme ayant creusé un gouffre entre le populations juives & musulmanes. La France a un complexe post-colonial qui est alimenté par ce type de faits historiques.

L’Edit de Nantes (1585) est également très intéressant d’un point de vue du rapport à l’Histoire puisqu’il stipule qu’on ne pourra pas faire rappel de ce qu’il s’est passé auparavant. Et l’on revient aux notions travaillées par Paul Ricoeur - Histoire, mémoire, oubli.

Les Ottomans se sont opposés à Byzance mais ont été fascinés par l’Empire byzantin, jusqu’à en adopter les coutumes, les rites, les façons de gouverner & certains firmans ottomans sont signé de « Constantinople », la ville s’appelant pourtant Istanbul pour eux dès le début.

La question des lois mémorielles a été aussi posée : l’histoire étant une science, il est indispensable que la liberté académique & la liberté de recherche soient respectées.

Cependant, les mémoires peuvent être très douloureuses. Pour le vivre ensemble, il nous faut reconnaître que nous ne pouvons pas jouer avec la mémoire douloureuse de l’autre. Si une reconnaissance d’un fait douloureux est indispensable pour le vivre ensemble, alors le dialogue interculturel doit le garantir. Cela doit-il passer par une loi n’est pas certain. Mais cela peut être légitime dans certains cas. Et tous cas cela ne peut pas être la seule réponse.

La liberté académique doit aussi déceler les mensonges & ma mauvaise foi. On revient ici à la question des valeurs & du vivre ensemble.  On peut aussi se poser les questions : quels sont les impératifs de la recherche? qui paye la recherche? comment on la finance?

Jean-Claude Gonon nous a présenté son texte sur la Commémoration de la Guerre de 1914-1918. Ce document date d’il y a deux ans. Il tente de répondre à la question : quels angles d’approche pouvons-nous adopter pour commémorer le souvenir de la Première Guerre mondiale dans le cadre européen. JC Gonon définit en premier lieu quelques concepts : l’identité, un processus d’appartenance de la personne ; l’identité est narrative ; le mémoriel, qui peut être instrumentalisé par exemple en ce qu’il a préparé la Seconde Guerre Mondiale ; le patrimoine, qui va avec nos représentations du monde, mais aussi nos rêves, nos projets partagés.

L’engagement pour un projet commun est une dimension essentielle de la citoyenneté.

Il nous invite à assumer le poids de nos erreurs passées, à transcender le souvenir des souffrances passées pour célébrer la réconciliation. Ne pas célébrer la fin de la Guerre car elle n’a eu en fait que des vaincus, contrairement à ce que nos romans nationaux nous invitent à croire. Ce sont les souvenirs des deux Guerres Mondiales & de leurs horreurs qui ont amené la création du Conseil de l’Europe & de la Communauté Européenne qui deviendra l’Union Européenne à la fin du siècle passé. Etudier ensemble les responsabilités communes dans le déclenchement de la guerre, la manipulation des opinions publiques par la censure & la propagande, la fragilité des témoignages avec la question de la vérité & du mensonge en Histoire, les traités : voilà un impératif, peut-être pas encore assez pris au sérieux par les Historiens eux-mêmes.

Le fait historique est raconté par un Historien. Le fait historique reste encore à découvrir. Il convient de dépasser le poids de nos déchirements & d’assumer l’héritage.  De nombreux membres du groupe de travail mentionnent l’approche trop nationaliste des célébrations du 11 novembre en France.

Richard Pirolt pose la question de l’accessibilité des sources historiques. Il interroge : sur la cathédrale de Vienne il y a des statues de Turcs cannibales. Que fait-on de cela? Il faut susciter les enfants pour qu’ils posent des questions.

Laurent Grégoire pense qu’il faut faire comprendre l’histoire par les jeunes. Fondateur du Parlement Européen des jeunes, il constate qu’ils veulent débattre de l’histoire. Il y a des initiatives à faire prendre par les jeunes eux-mêmes.

Christian Colpaert rappelle que Bismarck a été pionnier de la sécurité sociale européenne. Mais il souligne, témoignage personnel poignant à l’appui, la force morale de la Noblesse allemande contre le nazisme. Il demande réparation pour la mémoire du baron von Holover. Il y a un aspect affectif très important de l’Histoire.

JPh Restoueix souligne qu’aucune peine n’excuse aucune peine. Il est néanmoins essentiel que soient nommées les victimes & les bourreaux.

Bettina Hahn rappelle l’innocence des femmes violées lors de l’invasion de l’Allemagne par les troupes soviétiques en 1945. Ceci est trop peu connu.

Diane Murphy rappelle que la première victime en temps de guerre est la vérité.

Nous regardons en fin de réunion le projet du Conseil de l’Europe « Education à la diversité et à la démocratie : enseigner l’Histoire dans l’Europe contemporaine «  en particulier la phase 1 du projet sur 2016 - 2017. Nous envisageons ensemble à quels niveaux nous pouvons intervenir. Cela sert de base à la rencontre du 27 janvier avec Tatiana Milko.